PRÉFACE

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Daniel MESGUICH
Comédien, metteur en scène
Directeur du Conservatoire national supérieur d’art dramatique (2007-2013)

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Le Guide du comédien est un guide pour les comédiens. Cette tautologie pour commencer par rappeler que, un tel titre valant implicitement contrat, celui-ci, sans doute, est ici honoré, puisque ce livre peut, chaque fois, mener sans le perdre tout jeune comédien droit où il voulait aller, à travers les jungles et les marécages, les mystères ou les absurdités aussi, de ce qu’il est convenu d’appeler « le métier » : il peut ainsi lui éviter de perdre du temps et, par là, d’écorner son capital d’espoir ; il peut même l’empêcher, un mauvais jour, d’allumer, de sa flamme jadis enthousiaste, l’horrible cigare de l’amertume – car il arrive que les comédiens, de ne vivre qu’à toujours se projeter loin en avant d’eux-mêmes, manquent parfois un peu le présent et tombent, soudain, dans quelque piège tendu par dame Réalité ; et l’on sait que ce monstre peut, à l’occasion, faire preuve d’autant et plus d’imagination qu’eux.
Ce petit livre est un livre de savoir, aussi. Mais humble. À la fois exigeant et généreux. C’est qu’il ne déploie pas véritablement un savoir, mais ne fait qu’indiquer qu’il y a à savoir. Les différentes listes d’auteurs, d’acteurs, d’écoles, de prix, de théâtres, etc., sont volontairement aussi nécessaires (et utiles) qu’insuffisantes. C’est qu’il sous-entend, ce guide, qu’il faut aller y voir par soi-même. Que, sans le désir inébranlable de l’acteur, il restera à peu près inopérant (ainsi, il montre qu’il ne s’adresse, débutants ou pas, qu’à de véritables comédiens, car un comédien qui ne désirerait pas inébranlablement n’en serait pas un). Voilà pour l’exigence. Et il sous-entend donc, encore, que n’importe quel acteur digne de ce nom devra finir par en savoir plus que lui, quitte à en venir, ingrat, à le feuilleter avec la condescendance amusée de celui qui maintenant sait, voire à songer à le refaire tout à fait autrement. Voilà pour la générosité. Drôle de guide qu’un guide qui nous enjoint de le dépasser, de marcher devant, d’arpenter le paysage à notre guise. Car ce « guide » est aussi lui-même une promenade, et une rêverie. Vous y rencontrerez des endroits que vous connaissez déjà, et vous irez, d’eux, vers où vous ne savez pas. Ce « guide du comédien », c’est son extrême élégance, est un guide-« comédien ». Il fait semblant de s’adresser à un comédien qui ne saurait rien de ce qui fait qu’il est, qu’il veut être, comédien : or, ce comédien n’existe pas. Mais celui qui saurait tout n’existe pas non plus. Entre ces deux comédiens impossibles, ce guide, conjuguant à l’art le savoir-faire, au rêve la réalité, trace le chemin d’un comédien possible et assume, ludiquement, de faire savoir le savoir-faire, de réaliser la réalité.
Ainsi, ce guide est précieux pour au moins cela, qu’il permet aux acteurs de se libérer, de n’être plus qu’acteurs ; c’est-à-dire chercheurs ; c’est-à-dire arpenteurs d’illusions, inventeurs de mondes. Pour le reste, pour ce qui est du « métier », pour ce qui est de l’inscription dans la société « normale » – voir le guide ! Il arrive qu’à l’étranger, dans des pays où la carrière d’un jeune acteur est toute tracée (d’une école il entre automatiquement, presque, dans une troupe, cette troupe est celle d’un théâtre, ce théâtre celui d’une ville – et il peut y rester toute sa vie), certains demandent : « Mais comment faites-vous, en France, si les acteurs sont livrés à eux-mêmes ? Comment font-ils, les comédiens, pour faire savoir qu’ils existent, pour rencontrer les metteurs en scène, et d’abord, comment débutent-ils, comment choisissent-ils une école, etc. ? » Ce livre leur répond.
Le Guide du comédien fait enfin partie de ces livres de trois cents pages dont on finit par avoir lu mille cinq cents pages – car il ne faut pas le lire : il faut le relire ; et le relire encore.

Daniel MESGUICH


PRÉFACE de la première édition (1989)

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Le regretté Pierre ROUDY est décédé en 2012. Directeur de l’ENSATT (1970-1991), il avait accepté de donner cette aimable préface à la première édition du Guide du comédien. Les auteurs espèrent être demeurés fidèles à son esprit.

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Pendant presque trente ans consacrés à la formation de comédiens ou autrement dit trente ans penché sur le berceau de stars en puissance, j'ai regretté qu'il n'existe nulle part un ouvrage de cette qualité. Voilà qui va aider ceux qui veulent entrer dans la carrière même sans attendre que leurs aînés n'y soient plus. Les propos que tiennent les auteurs dans cet ouvrage sont les propos que, journellement, sans vouloir me lasser j'ai tenu devant nos élèves sans peut-être toutefois me faire entendre ou du moins sans grand succès.
Ce livre reprend mes paroles, les amplifie, les codifie, les souligne avec gentillesse, avec charme, avec délicatesse, sans faire de phrases, sans faire d'esbrouffe, sans faire de sentiment. Il ne déforme pas la réalité, il tente de donner les clés d'une possible réussite. Certes, les auteurs savent parfaitement que leur livre ne sera pas la clé certaine du Paradis... mais forts d'un certain savoir ils ont voulu venir en aide à ceux qui, comme eux jadis ont cherché à se reconnaître dans ce maquis, cette jungle, ce labyrinthe qu'est le monde du spectacle.
Il est vrai que sourd de ces pages de noms, de prénoms qui font rêver, qui font oublier le quotidien. Mais la carrière, c'est aussi le rêve. On commence par rêver parfois pour ensuite pénétrer dans son rêve de plain-pied, pour enfin ne vivre qu'entre les murs impalpables de ce chant rêvé. Souvent pourtant le rêve au fil des efforts s'effrite, s'effiloche, s'amenuise.
Mais il ne faut pas désespérer. Il faut continuer d'être lucide et prendre le tournant au bon moment. Renoncer, c'est parfois une forme d'intelligence.
Mais on ne renonce qu'après avoir tout essayé, qu'après avoir tenté sa chance ici, là, partout avec la ténacité que peut fournir une âme bien trempée. Les cours pusillanimes, il n'en faut point dans ce métier. Et souvenez-vous de ce que dit Molière justement à propos de ces derniers, et puis et toujours ces jolis mots :
« Et si de l'obtenir j'en emporte le prix J'aurais du moins l'honneur de l'avoir entrepris. »
Entreprenez toujours.
Lisez ce livre et relisez-le comme un bréviaire. D'ailleurs l'image n'est pas nouvelle. Entre l'église et le théâtre il n'y a qu'un pas à faire, un tout petit pas. Le bréviaire incite à la prière, ce livre vous incitera à jouer sur une scène. La messe d'un théâtreux se déroule dans un théâtre. Et c'est la grâce que je souhaite à tous les lecteurs de ce guide.
Que les auteurs soient remerciés d'avoir donné un tel outil à des apprentis-en-génie ou plus modestement à des jeunes sincèrement amoureux des beaux textes aussi bien que des situations fortes, des sentiments profonds dont l'expression est souvent ardue à traduire par la voix, le corps et l'âme...

Pierre ROUDY*
Ex-Directeur de l'ENSATT Inspecteur Général de l'Education Nationale (H)

* Chevalier de la Légion d'Honneur. Officier de l'Ordre du Mérite. Officier des Arts et Lettres. Officier du Mérite Sportif.