© JC BARDOT / bar Floréal

Interview

Jack GARFEIN

Réalisateur, metteur en scène, acteur et professeur d’art dramatique.


« J’essaie de faire prendre conscience au comédien des sources dont il dispose au fond de lui-même »



Guide du comédien : Auriez-vous l’amabilité de vous présenter aux lecteurs du Guide du comédien qui ne vous connaitraient pas ?


Jack GARFEIN :
J’ai débuté comme acteur grâce à une bourse dans l’école dirigée par le grand metteur en scène allemand Erwin Piscator, connu pour avoir créé un théâtre avec Brecht à Berlin. Sous la direction de Piscator, j’ai joué dans de nombreux spectacles et j’ai tenu le rôle principal dans la production The Burning Bush à l’âge de 18 ans. C’est Piscator qui m’a poussé à étudier la mise en scène avec Lee Strasberg, un des professeurs de son école. Une fois diplômé, j’ai mis en scène des pièces off-Broadway, écrit et réalisé des émissions télévisées, recevant de très bonnes critiques pour les performances des acteurs.



Guide du comédien : Quand et pourquoi avez-vous commencé à enseigner l’art dramatique ?


Jack GARFEIN :
Après avoir vu la production off-Broadway de La Dame aux camélias de Dumas que j’avais mise en scène, Lee Strasberg m’a invité à rejoindre l’Actors Studio nouvellement créé, et à mettre en scène une production au Studio dans l’année. J’ai choisi une pièce sur la vie dans une école militaire, End as a Man, et j’ai sélectionné des acteurs peu expérimentés comme Ben Gazzara, James Dean, Pat Hingle, Paul Richards, Peter Mark Richman et Albert Salmi. Grâce à son succès, cette production du Studio a été jouée off-Broadway. Elle a reçu un accueil très favorable de la presse : elle est devenue alors la première production théâtrale, en trente ans, à réussir le passage du off-Broadway à Broadway. Grâce aux excellentes critiques sur le jeu des acteurs dans la pièce, on m’a demandé d’enseigner au Herbert Berghof Studio. J’y ai découvert Bruce Dern que j’ai ensuite casté pour ma nouvelle mise en scène à Broadway Shadow of a Gunman de Sean O’Casey. Brooks Atkinson, le grand critique du New York Times a comparé les performances des acteurs dans cette production à celles qu’il avait pu voir au Théâtre d’Art de Moscou sous la direction de Stanislavski. A la fin des années 60, il m’a paru important de fonder l’Actors Studio à Los Angeles. J’ai trouvé un endroit rappelant New York, j’ai appelé Paul Newman qui donna son accord et finança les locaux. C‘est ainsi que fut créé l’Actors Studio de L.A.



GC :Comment décririez-vous votre méthode d’enseignement ?

J.G :
Ma méthode consiste à faire comprendre au comédien les lois de la nature qui gouvernent son art. La source de la créativité dans tous les arts se trouve dans le subconscient. L’écriture, la peinture, la composition musicale, la sculpture sont issus d’un processus inconscient. Un artiste peut rarement définir son propre travail. T.S Eliot disait : «Un bon écrivain ne connaît pas les mots avant de les voir écrits sur la page». A travers les âges, beaucoup de livres ont défini les processus, les techniques pour stimuler la créativité subconsciente dans les différents arts. Mais jusqu’au vingtième siècle, aucun livre de valeur n’avait été écrit sur l’art de l’interprétation. Diderot, qui considérait le jeu de l’acteur comme l’un des arts les plus difficiles, a essayé d’écrire sur ce sujet un livre qu’il n’a pas réussi à finir. Que ne donnerions-nous pas pour avoir un livre écrit par Molière sur le jeu de l’acteur ? (nous avons seulement quelques références dans L’Impromptu de Versailles) Pour moi, il est le Chaplin de son époque. Il a mis en scène, écrit et joué dans ses propres pièces. Stanislavski a été le premier à identifier que dans le jeu, la créativité a sa source dans le subconscient et que le chemin vers cette source est la technique de création du personnage. J’ai été énormément influencé par sa vision et j’ai ainsi encouragé le comédien à utiliser sa propre vie afin de découvrir la vie du personnage qu’il incarne. Tchekhov disait : «Si tu veux travailler sur ton art, travaille sur ta vie».



GC :Les étudiants français sont-ils différents des étudiants américains ?

J.G :
Dans les deux pays, il y a des comédiens qui essayent de grandir en tant qu’artistes à travers leurs études et les rôles qu’ils jouent. Ils cherchent à être personnels dans leur art. Il y a également ce que j’appelle les «job actors» qui se préoccupent seulement de décrocher des rôles et de plaire au public. Cette division existe dans les tous les pays. En tant que professeur, je cherche à aider le premier groupe et à convaincre le second de découvrir son potentiel artistique.



GC :Selon vous, un comédien doit-il nécessairement suivre des cours d’art dramatique ou bien existe-t-il des « talents naturels » ?

J.G :
Oui, il y a bien des personnes pour lesquelles cela est naturel. C‘est comme pour le chant, la nature a donné à certains une belle voix. En ce qui concerne le jeu, certaines personnes ont la capacité extraordinaire de faire revivre leurs propres expériences et celles des autres à travers leur comportement. Le grand psychiatre français Ribot (Freud était son élève), a été le premier à montrer que revivre des expériences fait partie de la nature humaine. Il a demandé à deux marins, échoués sur une île, de décrire les événements de ce naufrage. Le premier a seulement raconté les faits. Le deuxième était très précis dans ses émotions et ses gestes, et revivait les peurs, l’attente interminable, le drame de cette expérience. Certaines personnes ont donc un don naturel pour revivre des événements émotionnels. Mais, tout comme une belle voix a besoin de s’exercer, ce don a aussi besoin de pratique pour se préparer à des rôles exigeants.



GC :Suivez-vous la carrière de vos anciens étudiants ? Viennent-ils parfois vous demander conseil ? Comment réagissez-vous en ce cas ?

J.G :
Dans ma carrière de professeur, j’ai eu beaucoup de plaisir à voir mes élèves évoluer. Il y en a beaucoup qui sont désormais des comédiens réputés comme Sissy Spacek, Bruce Dern, Peter Mark Richman, Bill Smitrovitch, Samuel Le Bihan, Irène Jacob, Sam Karmann, Valérie Stroh, James Thiérrée, Laetitia Casta, Jacky Nercessian, Stefano Accorsi, Thomas Joussier… ainsi que de jeunes comédiens prometteurs comme Hélène Pivette, Paul Lehrman, Erik Stouvenaker, Valeria Dafarra, Patrick Mazet…Quand l’un d’entre eux vient vers moi pour un conseil, ce qui arrive de temps en temps quand ils sont confrontés à de nouveaux défis dans leur travail, j’essaie toujours de les aider. Tout comme en chirurgie, même si vous maîtrisez toutes les techniques, la réalité vous amène toujours quelque chose de nouveau. Je suis ravi de découvrir la vie au travers des expériences de mes élèves et d’apprendre avec eux.



GC :Comment vos activités de professeur et de metteur-en-scène interagissent-elles ?

J.G :
Kazan a dit un jour quelque chose de juste : «Nous, les metteurs en scène, sommes simplement des guides». Je suis d’accord avec sa définition. Mais en tant que professeur, j’essaie de faire prendre conscience au comédien des sources dont il dispose au fond de lui-même afin qu’il trouve, à travers l’action, les émotions analogues au comportement du personnage.



GC :Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une personne désireuse d’embrasser la profession de comédien.

J.G :
On a un jour posé cette question à Marcel Marceau alors qu’il donnait un cours de mime dans mon Studio à New York : «Avec qui faut-il étudier ?» Il a répondu : «Etudiez seulement avec quelqu’un qui a créé un chef d’œuvre ou qui a fait partie d’un chef d’œuvre». Bien sûr cela est un défi de taille. Un bon lieu pour débuter est une école où le professeur a le désir de faire découvrir des vérités de la vie. Les techniques existent seulement pour aider dans cette démarche. Si vous remarquez que les techniques et les exercices sont devenus une routine, passez à autre chose. Il y a malheureusement dans notre milieu pas mal de charlatans. Ecoutez votre intuition. Apprendre à jouer devrait vous aider à comprendre la vie. Au théâtre, ma plus grande récompense a été de faire comprendre aux acteurs la vie cachée derrière les mots des auteurs. J’ai eu cette chance de travailler avec quelques-uns des plus grands auteurs du vingtième siècle : Beckett, Ionesco, Arthur Miller, William Inge et Sean O’Casey.



Traduction de Béatrice Vassy et Hélène Pivette.