Interview

Jeff GAILLARD : Agent artistique.

« Le métier d’acteur s’entretient tout au long d’un parcours »

Guide du comédien : Vous êtes agent artistique depuis 2010 ; pouvez-vous nous dire quelle était votre activité précédente et ce qui vous a conduit à devenir agent artistique ?
Jeff GAILLARD :
J’ai débuté par des études de tourisme et consacré ma première vie professionnelle au monde du transport aérien. Cette expérience de plus de 10 ans m’a permis d’acquérir une bonne maîtrise en termes de méthodologie et de gestion d’équipes. Par la suite, je me suis intéressé à l’arrivée d’Internet et aux formidables enjeux liés à son développement. Je me suis alors tourné vers la communication spécialisée dans la création de sites web. J’y ai découvert le monde de la créativité, le pouvoir des mots et du design.

En 2003, après quelques échanges avec des personnes liées au monde du cinéma et de l’audiovisuel, je me suis lancé un nouveau challenge. Un stage et quelques rencontres plus tard, j’ai hésité entre les métiers de responsable de casting et d’agent artistique. J’ai rencontré des agents et je suis aussi tombé sur des interviews de Dominique BESNEHARD, à l’époque lui-même agent de comédiens. Sa vision du métier et ses qualités humaines ont fait écho en moi.

Comparé à l’activité de casting, le métier d’agent me plaît précisément parce qu’il me permet d’installer une relation de travail en binôme avec chacun sur du long terme.

G. C. : Il n’est pas facile de se faire un nom comme agent artistique. Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors de votre début dans ce métier ?
J.G :
On m’avait prévenu qu’il fallait de la patience et de la persévérance : il n’y a pas d’école pour le métier d’agent. J’avais besoin de me créer une légitimité pour rassurer autant les autres que moi-même. J’ai donc constitué mon propre cursus de formation en contactant les équipes pédagogiques des écoles de théâtre parisiennes pour leur demander l’accès à une forme de « stage d’observation ». C’est ainsi que Claude Mathieu m’a proposé de rester quelques semaines dans son école afin de suivre l’évolution des élèves. C’était une vraie chance. Cela m’a permis aussi d’avoir des discussions avec certains d’entre eux, à propos de leurs envies, leurs doutes…

A l’issue de cette période d’observation, je suis devenu assistant d’un agent pendant une année, puis associé à un autre avant de me sentir prêt à sauter le pas en créant ma propre structure, fin 2010.

G.C : Pouvez-vous décrire en quoi consiste votre métier ?
J.G :
La base du métier d’agent d’acteurs est de promouvoir le travail des talents que l’on représente. Dans ce but, je travaille surtout à provoquer des rencontres. Mes interlocuteurs sont des responsables de casting, réalisateurs, scénaristes, producteurs, etc…

Je passe donc beaucoup de temps au téléphone et sur les claviers, soit pour répondre à des demandes précises que l’on me communique dans le cadre des préparations de films, soit pour aller chercher des informations sur les projets en développement.

Une autre facette du métier d’agent passe beaucoup par la communication globale et par la production de contenu, que ce soit pour le site de l’agence ou encore pour les réseaux sociaux sur lesquels nous sommes très présents. Enfin, je trouve intéressant d’organiser, de temps à autre, une soirée d’agence au cours de laquelle j’invite mon réseau à venir rencontrer les talents de l’agence.

Tout ce travail de développement de réseau aboutit logiquement pour les acteurs à des rendez-vous en essais suivis idéalement par des contrats. C’est ici qu’intervient une autre partie du métier : son aspect plus administratif et juridique, celui qui concerne les négociations et le suivi des contrats.

Parallèlement à ce travail tourné vers l’extérieur, je développe une relation en binôme avec mes interlocuteurs (comédiens ou professionnels) : échanges téléphoniques ou numériques, rencontres au bureau ou autour d’un déjeuner, sorties au théâtre ou en projection…Enfin, je me rends au théâtre, aux projections de films et présentations des travaux d’élèves, ce qui me permet de découvrir de nouveaux profils, en plus des candidatures reçues par e-mail.

G.C : De combien de comédiens vous occupez-vous actuellement ?
J.G :
Je défends les intérêts d’à peu près 80 artistes. Certains d’entre eux sont également auteurs, scénaristes, réalisateurs… Par ailleurs, l’agence représente un petit vivier de scénaristes-réalisateurs que j’essaie d’aider à passer du court métrage au long métrage.

GC :Comment sélectionnez-vous les comédiens avec qui vous travaillez ?
J.G :
Si je suis intéressé par un talent, c’est parce que j’ai pu voir son travail et que je l’apprécie. J’avoue avoir un côté « fan » du travail des acteurs avec lesquels je collabore. C’est un moteur qui me permet de parler d’eux avec enthousiasme. Donc, soit je les ai vus sur scène, soit j’ai reçu un lien vers un travail filmé (démo, court métrage…) Si le talent n’a pas de vidéo, mais un vrai potentiel, je lui conseille de faire rapidement des courts métrages et de se constituer une démo. En faisant cela, j’anticipe sur les demandes des responsables de casting ; car aujourd’hui une démo est un outil incontournable pour un travail rapide et efficace. Evidemment, si ma sélection initiale tient compte du feeling que je peux avoir en analysant le matériel qui m’est proposé, la décision finale prend en compte les échanges issus de l’entretien que nous aurons par la suite. Je ne donne pas de rendez-vous tant que je n’ai pas pu voir le travail de la personne. L’entretien est décisif car il va déterminer si nous sommes bien sur la même exigence de travail.

G.C : Vous avez fait vos débuts avec Internet, comment cet outil intervient-il dans la manière d’exercer votre métier ?
J.G :
C’est un outil essentiel et précieux. D’une part grâce aux différents supports (websites, réseaux sociaux,…) utiles à la mise en avant du travail des talents de l’agence. Ensuite pour la rapidité et l’efficacité des échanges de documents de travail par e-mail. On m’envoie un script par courriel, je peux alors le lire sur ma tablette dans le métro entre deux rendez-vous et déjà travailler sur mes propositions. Certes, on perd un peu en termes de qualité de rapports humains mais je compense en utilisant le téléphone autant que possible.

G.C : Quels rapports entretenez-vous avec les comédiens (suivi, rencontres, conseils, etc.) ?
J.G :
J’essaie d’installer la notion de travail en binôme avec chacun. Je crois en l’énergie communicative. Donc, il faut se parler et se voir. Régulièrement. Du coup, je ne peux pas me permettre d’avoir trop de comédiens dans l’agence car tout ce travail prend du temps. Que ce soit lors d’un appel téléphonique ou d’un déjeuner, je cherche à être très à l’écoute.

Ceci dit, le fonctionnement de chaque talent est différent. Certains auront besoin de me parler plus régulièrement que d’autres et j’essaie de m’adapter au mieux. De mon côté, j’ai à cœur de les tenir au courant de mes démarches dans le but de recouper nos informations et nos ressources.

G.C : Quels conseils donneriez-vous à un jeune comédien pour trouver un agent ?
J.G :
Pour intéresser un agent, je pense qu’il faut très vite mettre en place certains outils de fonctionnement. Idéalement, il faut à la fois des techniques acquises grâce à une formation en école de théâtre, associées à de bonnes photos, une démo ou des vidéos. En termes de formation, il me paraît judicieux de passer par une ou plusieurs formations de théâtre, être confronté aux différentes méthodes pour éventuellement les combiner ou utiliser celle qui conviendra le mieux. En tous cas, ces techniques vont constituer une base qui va être utile au talent tout au long de sa carrière. Et n’oubliez pas que c’est aussi en école que vous rencontrez votre premier réseau professionnel, celui qui va vous permettre de travailler sur les premiers projets concrets, que ce soit sur scène ou dans un court métrage.

En parallèle, il me semble important de pratiquer aussi le travail face caméra par le biais d’un stage complémentaire et aussi grâce à des expériences sur des courts métrages. La plupart des agences travaillent sur des projets Cinéma et TV. Par conséquent, un jeune comédien n’ayant aucune expérience caméra aura à priori du mal à trouver un agent car celui-ci sait déjà qu’il a besoin de certains outils (une démo par exemple) pour lui obtenir des rendez-vous auprès des responsables de castings.

Pour finir, je dois insister sur le fait que le métier d’acteur s’entretient tout au long d’un parcours. Un bon Acteur va multiplier les occasions de repousser ses limites de jeu et de développer sa palette, soit grâce à des stages, soit en intégrant des groupes de travail. Un musicien et une danseuse s’entraînent tous les jours. Cette autodiscipline doit être intégrée dans l’esprit de chaque talent.