Interview

Christian BUJEAU : Comédien, metteur en scène, professeur d’art dramatique.

Le théâtre est un art martial.

Guide du comédien : Pouvez-vous décrire en quoi consiste votre métier de professeur d’art dramatique ?
Christian BUJEAU :
C’est un délicieux métier de jardinier et de sage femme. Le théâtre est une école de vie, donc d’écoute, de vigilance, d’honnêteté et aussi de courage. Celui de dire la vérité (un jeune élève m’a dit un jour « vous n’aimez pas ce que je fais ». Je lui ai répondu « Non, mon grand, c’est mauvais »). Mon métier c’est « donner envie », « donner confiance » et le passage obligé est le travail, le travail acharné.

Une année, un élève a travaillé 29 scènes : le plateau était devenu sa résidence principale : il était chez lui.

Un (ou une) casting director est un intermédiaire entre un texte et un metteur en scène. Son rôle est de proposer au réalisateur des profils d’actrices ou d’acteurs qui lui semblent correspondre à sa propre lecture. L’important, quand on fait ce métier, est de savoir lire et proposer la bonne personne à la bonne place. Si le metteur en scène aime « le vert » la directrice de casting se doit de lui proposer du « vert » même si ce n’est pas ce qu’elle aime. Il ne faut jamais oublier quand on fait ce métier que nous ne sommes là que pour proposer des idées et que seul, le metteur en scène décide.
Le seul pouvoir d’un directeur de casting est de ne proposer que ce qu’il trouve adéquat mais il doit faire attention à n’être jamais réducteur et à aller impérativement dans l’univers du réalisateur.

G. C. : Depuis combien de temps enseignez-vous l’art dramatique ?
C.B :
J’ai commencé très tôt, à l’Ecole des arts de Dakar pendant mon service dans la coopération. J’étais encore au Conservatoire (CNSAD de Paris). Puis au lycée Carnot et, depuis 16 ans, chez Jean PERIMONY. Si je calcule bien je dois avoir un bon millier d’anciens élèves dans la « nature » avec lesquels parfois, je joue, tourne ou que je mets en scène.

G.C : Comment caractérisez-vous votre méthode d’enseignement ?
C.B :
C’est un enseignement oral absolument. Le Professeur peut aider à répondre aux questions : où ? quand ? avec qui ? pourquoi ? jamais comment ? Le comment c’est exclusivement l’affaire de l’élève. On ne lui montre pas, il doit trouver, il doit se trouver, comme dit Pirandello, afin de devenir un « Acteur en Liberté ».
Mon travail pédagogique consiste non pas à donner le sens, mais l’envie. C’est donc en faisant (acteur) qu’on découvre vers quoi l’on doit aller.
Ma pédagogie est très concrète, très active, très physique, elle doit donner confiance.
Je m’appuie beaucoup sur le « libre parcours » en pratiquant l’écriture dite du comédien, c’est-à-dire que contrairement à l’auteur de théâtre qui part d’une histoire, l’acteur écrit en partant du personnage et de la situation qu’il a choisie. C’est plus long et laborieux mais très excitant…Et ça marche ! Il ne reste plus qu’à mettre en scène et à jouer. C’est un gros travail collectif passionnant. Le théâtre est un art martial. Avant d’entrer en scène on doit se dire comme Figaro : « voici venir l’instant de la crise ». Je peux faire travailler une heure sur une entrée.

G.C : L’apprentissage de l’art dramatique est-il, selon vous, une nécessité pour ceux qui aspirent à être comédien ?
C.B :
Je ne vais pas vous dire le contraire. Mais absolument oui. Teknikos en grec veut dire art !
Il n’y a rien de plus passionnant pour eux et pour moi que la construction d’un personnage (pénétration de l’ouvre, observation, imagination, enrichissement du personnage par couches superposées, toucher de texte et enfin vibration du corps).
La liberté du corps chez les élèves, en trois ans d’études est de loin ce qui « pêche » le plus.
« Apprenez à parler » dit Molière (l’Avare III 1) c’est bien ! Surtout apprenez à écouter : Je te parle, tu me réponds donc je t’écoute.

G.C : Quels rapports entretenez-vous avec les comédiens (suivi, conseils, etc.) ?
C.B :
Ils ont tous mon numéro de portable, ils peuvent m’appeler quand ils veulent. Ils n’en ont jamais abusé en 16 ans. Comme je joue, tourne et mets en scène, il est arrivé que d’anciens élèves me demandent un « coup de main » pour la mise en scène (dans la mesure du temps disponible bien sûr) d’un texte qu’ils avaient écrit.
Une fois nous avons eu 700 représentations dont 3 saisons en Avignon. Jacques DUFILHO m’avait dit : « Comme ils vont t’apporter, tu verras, plus peut-être que tout ce que tu pourras leur donner ».

GC : Quels conseils généraux donneriez-vous à un comédien débutant ?
C.B :
Jean-Pierre DAROUSSIN dit qu’un comédien est une éponge. Captez tout, donnez tout, ne gardez rien pour vous. Faites votre propre réseau éthique, par affinité. De « rien » faite quelque chose : c’est la définition de l’Art. Montez tout de suite entre vous des spectacles écrits par de jeunes auteurs que vous encouragerez. Dans un premier temps gratis pro Deo sans vous décourager. Jamais, jusqu’à ce que « ça marche ». (Il y a beaucoup de foyers d’anciens Périmoniens à Paris).
Soyez gourmands, curieux, apprenez et pratiquez toutes les disciplines du spectacle (j’ai personnellement fait 15 ans de cascades). Rapprochez-vous des temples (les théâtres). Rendez service, variez les équipes. Travaillez, travaillez et encore travaillez au moins autant que nos voisins anglo-saxons. Paraît-il !