Interview

Raymond ACQUAVIVA : Metteur en scène, acteur et professeur d’art dramatique.

« Travaillez, prenez de la peine »

Guide du comédien : Vous êtes professeur d’art dramatique et metteur en scène. Comment conciliez-vous ces deux activités ?
Raymond ACQUAVIVA :
De même qu’un metteur en scène a toutes les chances de pouvoir mieux cerner son travail s’il s’est aguerri au travail de l’acteur, un professeur a lui aussi besoin de passer par l’expérience de l’acteur pour pouvoir transmettre son savoir. Cette expérience est d’autant plus enrichie si ce professeur est aussi metteur en scène. Votre question est très intéressante car elle pose un postulat très français : celui de la filière. Nous avons, depuis Descartes, une fâcheuse manie de vouloir tout définir, tout réguler, tout mettre en secteur. Nathalie Sarraute en parle dans sa pièce, Pour un oui ou pour un non.

En effet en France, les étudiants font soit de la danse, du chant, du théâtre ou de la musique. C’est un raisonnement d’exclusion et non de rassemblement ; un raisonnement tragique qui se développe bien au-delà de l’art. Il nous entraîne dans des dérives qui dépassent largement l’enseignement et mènent à une dichotomie que l’on retrouve dans toute la société française : le classique contre le contemporain, le théâtre privé contre le théâtre public, la droite contre la gauche. Déjà au 17ème siècle, Molière et son Bourgeois gentilhomme évoquait la querelle des maîtres opposant le maître à danser, le maître de musique, le maître d’arme et le maître de philosophie ; tous les quatre défendant bec et ongles leur art comme étant le plus important.

Rien n’a bougé depuis et dans votre question même se trouve cette incompréhension qui sous-tend qu’un metteur en scène aurait du mal à pouvoir assurer des cours de théâtre ou qu’un professeur de théâtre aurait du mal à assumer une mise en scène. Je pense que bien au contraire c’est la multiplicité des arts et des passerelles entre ces arts qui crée l’efficacité d’un enseignement et son originalité. C’est parce qu’il est acteur qu’un professeur peut diriger ou plutôt enseigner l’art de l’acteur à un élève et c’est parce qu’il est metteur en scène qu’il peut lui indiquer les raisons de ses déplacements sur un plateau.

Je ne vois, en ce qui me concerne, aucune difficulté à pratiquer ces trois disciplines de manière à toujours être en phase avec mon époque et à prendre plaisir à transmettre mon expérience d’acteur et de metteur en scène à mes élèves pour qu’ils puissent à leur tour enrichir leur créativité.

G. C. : Depuis combien de temps enseignez-vous l’art dramatique ?
R.A :
J’ai commencé à enseigner l’art dramatique en 1981. J’avais eu Jean Périmony comme maître après le conservatoire de Marseille et il a construit l’acteur que je suis. Je suis entré à la Comédie française en 1973 et c’est en 1981 que François Florent est venu me demander d’être professeur dans son école. Je ne sais pas encore aujourd’hui pourquoi j’ai répondu par l’affirmative. Toujours est-il que je me suis retrouvé projeté devant 40 élèves qui attendaient que tombe de mes lèvres la parole sacrée dont j’ignorais moi même le premier mot. Le contact s’est fait pourtant très vite, quand j’ai compris que j’avais autant à apprendre d’eux qu’ils pouvaient recevoir de moi. Rien à l’époque ne laissait prévoir que ce sacerdoce continuerait trente ans plus tard. Je suis donc resté chez Florent de 1973 à 1996 en formant de nombreux élèves qui sont devenus des acteurs reconnus (TAUTOU, KIBERLIN, ROUMANOFF, ATTAL, TESTUD, GALIENNE, LAFITTE, PODALYDES, LELLOUCHE, BROCHET...) Puis j’ai quitté l’école Florent pour devenir professeur au Conservatoire supérieur de la ville de Paris entre 1997 et 1999 et, enfin, créer ma propre école Les ateliers du Sudden, en 2000.

G.C : Comment caractérisez-vous votre méthode d’enseignement ?
R.A :
Comme un artisanat. Une école est une entité vivante dans laquelle s’immerge un étudiant. C’est comme un cocon où s’enferme le ver. Il y fait, à l’abri des regards extérieurs, sa métamorphose pour en ressortir trois ans plus tard en magnifique papillon (en principe). Je dis « en principe » car comme dans la nature il y a des impondérables qui peuvent empêcher l’éclosion. Et parmi ces impondérables le manque de travail est le plus préjudiciable. Il est patent de constater que dans les disciplines artistiques, seul l’art dramatique semble être celui qui pour les étudiants est le moins contraignant. En effet chacun à conscience des efforts physiques demandés aux danseurs, des efforts de concentration et d’apprentissage demandés aux musiciens ou aux chanteurs. Mais le théâtre c’est tellement simple, il suffit d’apprendre son texte et le tour est joué. Hélas non ! Le théâtre est un art vivant et les professeurs d’art dramatique travaillent sur du vivant. Ils ont en face d’eux des jeunes gens et des jeunes filles venus de tous horizons et qui n’ont aucune référence commune sinon leur désir de suivre leur vocation – car c’en est une – et l’école est le lieu où cette vocation s’affirme ou disparaît.

L’enseignement se doit donc d’être à la fois particulier et collectif. Particulier car il concerne un individu et un seul dans ce qui fait son essence et son originalité, et collectif car cette particularisation doit être collectivement comprise par l’ensemble de la classe.

L’école doit donner des armes à l’acteur en devenir, elle doit être le lieu de l’apprentissage peu importe la méthode, même si celle-ci est empirique, il doit se produire un résultat. Il n’y a pas une méthode mais un aboutissement.

Si vous me demandez quelle est ma méthode je vous réponds : le travail. Lui seul vous libèrera de la gangue de blocages où votre adolescence vous a enfermé pour résister aux autres.

G.C : L’apprentissage de l’art dramatique est-il, selon vous, une nécessité pour ceux qui aspirent à être comédien ?
R.A :
Cela dépend de ce qui se cache sous le vocable de comédien. Pour être un comédien de théâtre l’apprentissage est obligatoire car trop de critères techniques rentrent en ligne de compte. Pour le cinéma ce n’est pas obligatoire mais fortement conseillé car le manque de technique de l’acteur peut être pris en charge par la technicité du preneur de son par exemple. Cela dit force est de constater que même au cinéma la grande majorité des acteurs ont suivi des cours d’art dramatique.

G.C : Quels rapports entretenez-vous avec les comédiens (suivi, conseils, etc.) ?
R.A :
De très bons rapports. L’école comme je vous l’ai dit est un lieu de travail. Quand je l’ai créée, mon objectif était l’insertion professionnelle des comédiens. C’est pour cela qu’il existe une compagnie, La troupe des comédiens sans frais, que peuvent intégrer certains élèves à la fin de leurs études. Cette troupe leur permet de jouer dans un théâtre rattaché à l’école : le théâtre des Béliers parisiens. Cette troupe étant professionnelle, ils ont également la possibilité de partir en tournée. Nos élèves peuvent également créer leurs propres spectacles dans des ateliers qui sont présentés au public et aux professionnels. Enfin ils écrivent et jouent dans des courts ou moyens métrages réalisés soit par Vincent JOUAN (directeur adjoint et professeur de cinéma à l’école) soit par des réalisateurs extérieurs. Tous ces dispositifs font partie intégrante de notre cursus et donnent à nos étudiants l’opportunité d’être vus, ce qui est essentiel dans un métier comme le nôtre.

GC :Quels conseils généraux donneriez-vous à un comédien débutant ?
R.A :
« Travaillez, prenez de la peine, c’est le fond qui manque le moins ».

Soyez vous-même, dans vos délires et vos envies, le théâtre c’est le don de soi. On y parvient en humain chargé de ses soucis et de ses peines, on s’y oublie pendant deux heures face à un trou noir où se devinent des respirations suspendues. On revient à une réalité pleine de bonheur quand la lumière revenue, on voit les yeux sourire et les mains applaudir la performance d’un travail bien fait et on s’en retourne chez soi retrouver ses soucis quotidiens en attendant le lendemain.

La chance passe toujours, soyez prêts à la saisir le jour où elle vous frôlera de son aile.