© JC BARDOT / bar Floréal

Interview

Jack WALTZER

Professeur d’art dramatique, Acting coach.

« Je me suis entièrement dédié à essayer de découvrir le ‘Saint Graal’ du jeu des grands acteurs »



Guide du comédien : Auriez-vous l’amabilité de vous présenter aux lecteurs du Guide du comédien qui ne vous connaitraient pas ?


Jack WALTZER :
Je suis né et j’ai grandi à New-York city. Je me suis assuré d’étudier intensivement pendant de nombreuses années avec ceux que je considérais comme les meilleurs professeurs d’Art dramatique au monde, tels que : Stella Adler, Lee Strasberg, Sanford Meisner, Élia Kazan, Robert Lewis, Uta Hagen,…J’ai travaillé en tant qu’acteur professionnel dans de nombreuses pièces on et off Broadway. Après avoir étudié avec Stella Adler j’ai été engagé comme acteur par l’American Shakespeare Festival dirigé par John Houseman et, en 1962, j’ai passé une audition pour Élia Kazan et j’ai été engagé par la Lincoln Repertory Company. Je suis devenu membre à vie de l’Actors Studio en 1966, le même jour qu’Al Pacino, Dustin Hoffman et Barry Primus. La même année, j’ai été engagé comme acteur par la Berkshire Repertory Company dirigée par Arthur Penn, compagnie qui comptait aussi parmi ses membres Dustin Hoffman, Gene Hackman ou Estelle Parsons.



Guide du comédien : Quand et pourquoi avez-vous commencé à enseigner l’art dramatique ?


Jack WALTZER :
En 1967 j’ai été engagé par la Los Angeles Repertory Company, dirigée par André Gregory et, pendant que j’étais à Los Angeles, des acteurs m’ont demandé si je voulais enseigner et ouvrir un cours. C’est comme ça que je me suis mis à enseigner. J’ai enseigné 4 ans à Los Angeles et quand je suis retourné à New York, Lee Strasberg m’a demandé de devenir un de ses professeurs lorsqu’il a ouvert son Lee Strasberg Institute. Ensuite j’ai ouvert mon propre cours new-yorkais où j’ai enseigné pendant des années et, en 1985, j’ai commencé à enseigner à Paris où j’enseigne depuis lors.

GC : Comment décririez-vous votre méthode d’enseignement ?
J.W :
J’enseigne un mélange de tout ce que j’ai appris des grands professeurs avec lesquels j’ai étudié, aussi bien en privé qu’à l’Actors Studio.
Une des choses les plus importantes pour l’acteur c’est la relaxation. Quoi qu’il se passe, l’émotion doit sortir d’un instrument relaxé. Ce qui est unique chez l’acteur c’est qu’il est tout à la fois l’instrumentiste et l’instrument. Il faut apporter les valeurs que la scène demande, il faut toucher les bonnes notes mais il faut aussi que l’instrument soit accordé pour que les notes sortent clairement et sans tensions. Voilà pourquoi la relaxation est importante. Si votre instrument n’est pas détendu, les notes ne vont pas bien sortir. Mais l’acteur ne doit pas seulement être relaxé, il faut aussi qu’il touche les notes qui correspondent au scénario pour créer la réalité de la scène. La technique de l’acteur est une approche consciente pour atteindre une créativité subconsciente. C’est faire et vivre pour de vrai, spontanément, émotionnellement, avec sens, un moment non anticipé après un autre moment non anticipé, selon les circonstances imaginaires. L’acteur doit aussi apprendre à utiliser ses sens. C’est extrêmement important, parce que les mémoires sensorielles vous aident à toucher la bonne note : pleurer, rire, se mettre en colère, …et çà organiquement.
La première chose que l’acteur doit faire c’est de croire aux circonstances imaginaires, juste croire à tout, comme un enfant ou un animal le fait. Tout le monde sait que les meilleurs acteurs sont les enfants, parce qu’ils ne sont pas dans le mental. Voilà pourquoi j’enseigne aux acteurs à ne pas utiliser leur tête quand ils jouent. Bien sûr qu’il faut se préparer, décortiquer le scénario, connaître la situation, connaître la scène que vous jouez. Tout le travail de préparation et les recherches se font en amont. Ensuite quand vous jouez la scène, quand vous faites la prise, sur le moment vous oubliez toute votre préparation, vous faites confiance à tout ce travail de préparation que vous avez effectué, tout est en vous comme dans la vie. Et alors comme dans la vie vous vivez l’instant, moment par moment. Vous regardez, vous écoutez, vous parlez, vous réagissez, vous vous laissez aller, vous laissez la scène vous emporter moment à moment. Voilà pourquoi la technique d’improvisation est si importante. J’enseigne aux acteurs à improviser, à se laisser aller et à regarder, écouter, parler moment à moment.
Une autre technique que j’enseigne c’est à utiliser ses pensées réelles. Ce que l’on pense réellement sur le moment. Bien sûr que vous devez croire à la situation imaginaire, mais aussi en plus, vous devez être en contact avec ce qui existe réellement en vous en tant que personne, en tant qu’être humain, pas seulement en tant qu’acteur, à chaque instant, et çà aussi vous pouvez l’utiliser pour jouer la scène.
Je pense que ce que j’enseigne techniquement c’est ce que tous les grands acteurs de tous temps ont toujours fait instinctivement, sans aucun entraînement. J’ai eu l’opportunité de parler avec Michel Serrault entre deux représentations alors qu’il jouait Knock. Je lui ai demandé s’il utilisait ses pensées réelles quand il jouait, il m’a répondu : « Bien sûr que j’utilise mes pensées réelles quand je joue ! » Il m’a dit : « je veux toujours être surpris par les autres acteurs mais surtout le plus important, je veux me surprendre moi même quand je joue ». Il m’a dit : « je connais mon personnage, je connais la scène, je connais mon texte et alors je laisse la scène m’emmener là où elle m’emmène, moment par moment. » Il m’a dit : « je connais mes déplacements, là où je dois être dans mes marques, j’y suis, mais je laisse les répliques sortir de moi de la façon dont elles veulent sortir et je laisse la scène jouer sur moi. »
Michel Serrault, Patrick Dewaere, par exemple, sont de grands acteurs et comme le croyait Stanislavski tous les grands acteurs travaillent de la même façon, qu’ils aient étudié l’art dramatique ou pas. Et comme l’a dit un autre grand acteur, Marlon Brando, « ne laissez jamais le public savoir d’avance comment ça va sortir, soyez surprenant, trouvez une façon de faire qui n’a jamais été faite auparavant, renversez-les avec une attitude, un mot, un regard. »
Il n’y a pas que les cours techniques qui sont importants mais aussi les cours de scène. J’enseigne aux acteurs à intégrer la technique qu’ils apprennent pour l’appliquer en jouant des scènes. Je leur apprends à décortiquer un scénario à puiser les indices dans le script mais à ne surtout pas s’imposer sur le scénario. Je leur apprends à en retirer des impressions. Ce qui est écrit dans la scène, ce sont les intentions de l’auteur ; c’est la bible de l’acteur. Je leur apprends techniquement à créer la réalité de ce qu’est la scène, de leur personnage. Vous devez être très précis et spécifique sur qui vous êtes dans le scénario pour créer le personnage.



GC : Les étudiants français sont-ils différents des étudiants américains ?


J.W :
Il n’y a pas de différence entre les étudiants américains, les étudiants français, les étudiants anglais, les étudiants allemands, les étudiants argentins, j’ai enseigné à tous. Le talent est le talent. Il y a de grands et talentueux acteurs français aussi bien que de grands et talentueux acteurs américains. Il y a de grands acteurs français tels Patrick Dewaere, Gérard Depardieu, Michel Serrault, Raimu, Michel Simon. Ce qui est important pour moi, c’est que les acteurs français qui travaillent avec moi s’engagent à cent pour cent dans le travail. Je demande autant aux acteurs français qu’aux acteurs américains ou qu’à des acteurs d’autres nationalités.



GC : Selon vous, un comédien doit-il nécessairement suivre des cours d’art dramatique ou bien existe-t-il des « talents naturels » ?


J.W :
C’est vrai que le talent est le talent, on ne peut pas enseigner le talent. Ou vous en avez, ou vous n’en avez pas. Si vous avez la chance d’avoir du talent c’est encore plus important d’avoir de la technique pour l’utiliser de la bonne façon. Et comme Robert De Niro l’a dit dans son interview dans Inside the Actors Studio : Tout acteur devrait étudier la technique parce qu’on ne peut pas dépendre uniquement de son inspiration.  Parce que quelque fois on n’est pas inspiré et dans ces moments-là on a besoin de la technique pour stimuler son inspiration et être capable de créer la réalité qui convient, et répondre à notre obligation envers la scène.



GC : Suivez-vous la carrière de vos anciens étudiants ? Viennent-ils parfois vous demander conseil ? Comment réagissez-vous en ce cas ?


J.W :
Oui, je suis toujours la carrière de mes anciens élèves, cela arrive souvent qu’ils m’appellent pour des conseils et je suis toujours là si ils ont besoin de moi. Très souvent, après avoir travaillé professionnellement pendant des années, ils reviennent en cours pour se rafraîchir et continuer à travailler leur technique.



GC : Avez-vous (ou avez-vous eu) d’autres activités artistiques que celle de professeur d’art dramatique ?


J.W :
Je n’ai pas d’autres activités artistiques que celle d’enseigner l’art dramatique, parce que je me suis entièrement dédié à essayer de découvrir le « Saint Graal » du jeu des grands acteurs. À essayer de découvrir pourquoi les grands acteurs sont de grands acteurs, qu’est ce qui dans leur jeu fait qu’ils sont si géniaux, quelles techniques ils utilisent qui les rendent si fantastiques. Peut-être que je n’atteindrai jamais mon but et peut-être ne trouverai-je jamais le « Saint Graal » du jeu des grands acteurs, mais je vais continuer à le chercher jusqu’à ma mort.



GC : Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à une personne désireuse d’embrasser la profession de comédien.


J.W :
Mon conseil à tous ceux qui souhaitent devenir acteur professionnel est de se préparer. Apprenez votre art comme n’importe quel artisan le ferait. Vous avez besoin d’outils. Vous devez connaître les techniques de jeu. Alors, trouvez un professeur, avec lequel vous pouvez vous connecter et qui vous aide à utiliser votre instrument, et allez le plus loin possible pour que vous puissiez accomplir votre rêve de devenir un vrai acteur /artiste organique.