Interview

Marie-Claude SCHWARTZ : agent artistique (Cinetea).

Travailler avec un comédien : une affaire de désir et de sensibilité.

Guide du comédien : Pouvez-vous décrire en quoi consiste votre métier ?
Marie-Claude SCHWARTZ :
Par où commencer ? Tout d’abord, je dois optimiser la visibilité des comédiens dont j’ai la charge, me mettre en relation constante avec ceux qui peuvent les faire travailler (directeurs de casting, productions, réalisateurs, metteurs en scène), créer des rencontres, décrocher des rendez-vous, etc. Mais je dois aussi lire des scénario, conseiller les comédiens dans leurs choix – à l’image comme pour le théâtre – et discuter des choix en fonction de la situation propre à chacun. L’approche est évidemment différente selon qu’il s’agisse d’un jeune comédien en devenir ou d’acteurs déjà reconnus dans le métier. Ajoutons qu’il me faut également discuter, négocier les contrats avec les directeurs de production, me mettre en relation avec divers interlocuteurs pour finaliser des projets tant au théâtre qu’au cinéma (selon que l’on s’occupe d’auteurs, de scénaristes, de scénographes, de metteurs en scène ou de réalisateurs). La palette est large…et la liste n’est pas exhaustive !

G.C : De combien de comédiens vous occupez-vous actuellement ?
M-C. S :
De 75 à 80 personnellement. Je porte aussi un regard attentif sur une partie de l’équipe de Patrick Brisson (un autre agent de l’agence Cinetea) pour l’audiovisuel.

G.C : Comment sélectionnez-vous les comédiens avec qui vous travaillez ?
M-C. S :
Ayant été directrice de casting pendant une vingtaine d’années, certains m’ont rejoint spontanément. Le choix d’une collaboration était une évidence des deux côtés. Pour ceux jamais rencontrés auparavant, je visionne les travaux qu’ils m’envoient (lien ou démo), je vais au théâtre, aux auditions d’école.
En fonction de ce qui se dégage de leurs personnalités, s’ils m’intéressent ou touchent ma sensibilité, je les rencontre. Je les auditionne parfois sur des scènes afin de travailler avec eux. Je prends le temps nécessaire avant de m’engager. A mon sens, les choix doivent être réfléchis, l’envie et le désir intacts. Plusieurs rencontres peuvent s’avérer nécessaires. Mais il n’y a pas de règle absolue. Il existe parfois de vrais coups de cœur qui me font m’engager dans l’instant.
En fait, j’essaie d’équilibrer ma liste et de créer une identité qui m’est propre. J’ai rencontré beaucoup de comédiens que j’appréciais comme directrice de casting et qui m’ont sollicité comme agent. Le plus dur était de faire des choix en tenant compte de nombreux paramètres comme la volonté réelle de travailler ensemble, l’homogénéité au sein de l’agence et ma capacité à défendre ces comédiens face aux deux autres agents de Cinetea (nous sommes en effet 3 agents à travailler au sein de l’agence : moi-même, Patrick Brisson déjà mentionné et Cédric Pourcher).
Je reste donc en éveil permanent, curieuse, ouverte aux rencontres (comme lorsque je suis sollicitée par des acteurs qui souhaitent changer d’agent). Je sais aussi qu’il est difficile de gérer des équipes trop lourdes et cela m’oblige à restreindre mes choix, à attendre de vrais coups de cœur.
C’est ainsi que j’ai construit ma liste et créé ma famille d’acteurs…avant tout par le désir et la sensibilité.

F.H : Internet a-t-il changé votre manière d’exercer votre métier ?
M-C. S :
Oui. Le métier d’agent ne ressemble plus à celui qui a pu être exercé il y a 20 ans. Il a beaucoup changé sous l’effet de deux facteurs. En premier lieu, le développement des responsables de distribution artistique qui fait que, contrairement au passé, les agents sont désormais moins en contact direct avec les réalisateurs et les producteurs. Et puis, il y a le développement des sites internet qui a conduit les agents à offrir des plateformes permettant de présenter l’ensemble des acteurs qu’ils représentent. Ce sont désormais des vitrines incontournables compte tenu du nombre croissant de comédiens inscrits chez des agents (environ10 000). Internet permet une visibilité accrue (CV, bio, photo, démo) en un clic. Par ailleurs, les mails ont remplacé le téléphone. Au total, et compte tenu des temps de préparation, le web permet de travailler dans l’urgence avec une réactivité immédiate.

G.C : Quels rapports entretenez-vous avec les comédiens (suivi, rencontres, conseils, etc.) ?
M-C. S :
Un rapport plutôt amical, direct et franc. C’est un travail à deux qui demande un suivi régulier, des remises en question, une certaine exigence mais aussi confiance, complicité réciproque ainsi qu’une vraie disponibilité et de l’écoute. Mais il est essentiel de poser des règles et de définir la part de travail de chacun.

GC : Quels conseils donneriez-vous à un jeune comédien pour trouver un agent ?
M-C. S :
De faire ses démarches en se rapprochant de ceux qui leur semblent plus proches de leur sensibilité en prenant la peine de regarder sur le site de l’agence quels sont les comédiens déjà représentés par cet agent (il y a des « familles d’acteurs »). De nombreux mails arrivent en copie à l’ensemble des agents. Cette démarche ne procède pas d’un choix réfléchi mais de la seule envie de trouver un agent à tout prix. Je conseillerais plutôt aux jeunes comédiennes et comédiens de prendre le temps de la réflexion, de se renseigner sur les agents, de démarcher avec une démo, des extraits, un monologue (un CV photo ne suffit plus aujourd’hui compte tenu du nombre croissant de demandes). Qu’ils pensent aussi à inviter les agents au théâtre et à des auditions de fin d’année. Ils doivent aussi savoir faire preuve de patience pour obtenir un rendez-vous (comme l’indique le Guide du comédien depuis ses débuts), un retour sur leur courriel ou leur travail. Les agents doivent gérer beaucoup de choses dans la même journée. Le temps leur manque. De plus, ils ne sont pas dans la même urgence que le comédien qui les sollicite tout comme ils ne peuvent pas faire face à toutes les demandes dont ils sont assaillis. Autre petit conseil : évitez de sauter sur le premier agent qui vous dit « oui ». Rencontrez-en plusieurs, suivez votre instinct et choisissez-vous mutuellement. Mieux vaut être seul que mal accompagné !