© JC BARDOT / bar Floréal

Hommage à

Michel GALABRU (1922-2016)

Interview de

Jean GALABRU

Comédien, auteur, metteur-en-scène, professeur d’art dramatique.


«Il était un des plus grands comédiens de sa génération»



Guide du comédien : Jean Galabru, auriez-vous l’amabilité de vous présenter aux lecteurs du Guide du comédien qui ne vous connaitraient pas ?


Jean GALABRU :
J’ai commencé par la musique classique, je suis titulaire d’une licence supérieure d’enseignement de piano de l’école normale de musique de Paris. Vous me direz que cela n’a rien à voir avec le théâtre et bien détrompez-vous les similitudes sont très nombreuses dans la façon d’aborder une interprétation musicale et de travailler un texte. Et puis, le démon de l’écriture a commencé à me chatouiller. Je me suis mis à écrire et plusieurs de mes pièces (La Poule aux œufs d’or, Bon appétit Messieurs !) ont été créées à Paris et jouées en province, en Suisse ou en Belgique. J’ai par ailleurs réalisé de nombreuses adaptations théâtrales pour la scène ou la télévision comme La Femme du boulanger, Les Rustres, Le Faiseur, Turcaret, Les Lettre de mon moulin, etc. J’ai réalisé de nombreuses mises en scène de Feydeau, Goldoni, Molière, Mirbeau etc. Et comme comédien j’ai eu le bonheur d’interpréter Goldoni, Feydeau, Pagnol, Mirbeau, Guitry, Lesage, Labiche, etc., sous la direction de mon père, naturellement, mais aussi de Jérôme Savary, Alain Sachs, Michel Fagadeau, Danièle Colas….J’enseigne parallèlement au cours Galabru depuis près de vingt ans.



GC : Beaucoup des plus jeunes lecteurs du Guide n’ont de Michel Galabru que l’image de l’adjudant Gerber. Ce raccourci – et ce, quelle que soit la truculence de son personnage dans la série des Gendarmes – ne rend pas justice à la richesse de son parcours de comédien. Pourriez-vous le résumer pour nous ?


JG :
Mon Dieu, résumer Presque 65 ans de carrière ! Enfin essayons…. Il fut élève de Louis Jouvet et de Denis D’Ines au Conservatoire de Paris d’où il sort avec ses deux premiers prix de comédie classique et moderne décernés à l’unanimité. Il y fait entre autre la rencontre de Jean Paul Belmondo et ce sera le début d’une longue amitié…. Il est engagé d’office à la Comédie Française où il restera pendant sept ans et jouera les plus grands textes. Puis, il part tenter sa chance sur « les boulevards » comme on disait alors et ses débuts y sont difficiles…sept ans de Comédie française l’on fait oublier du public…Il fait même du cabaret avec ses copains Philippe Noiret et Jean-Pierre Darras pour faire bouillir la marmite ! Puis il participe à la grande aventure du théâtre national de Chaillot avec Jean Vilar sous la direction duquel il reprend triomphalement Les Rustres de Goldoni (Et oui, on ne le sait peut-être pas mais il est un des premiers acteurs « du subventionné » comme on dit ! Mais à l’époque ce stupide distinguo n’existait pas !) Le cinéma commence petit à petit à le découvrir. Il tourne notamment plusieurs petits rôles pour Marcel Pagnol ou dans des films avec Fernandel où il rencontre Bourvil….Evidemment toujours quelques rôles au théâtre…Puis en 1964 c’est la grande aventure des gendarmes qui commence et lui apportera une immense popularité dans le monde entier. S’enchaineront des centaines de films, lui-même n’en savait plus le nombre exact…. Sachez tout de même que s’il a tourné beaucoup de comédies franchouillardes à une certaine époque ( comme du reste tous ses copains Poiret, Serrault, Maillant, Francis Blanche et j’en passe…) il a été dirigé par les plus grands réalisateurs : Bertrand Tavernier (avec lequel il obtient le césar du meilleur acteur pour Le Juge et l’assassin), Jean-Luc Godart (Soigne ta droite), Luc Besson (Subway), Jean Becker (L’Eté meurtrier), Luigi Comencini, Bertrand Blier, Joël Seria, Georges Lautner, Alain Corneau, Marcel Pagnol, Claude Berry, etc….Ses partenaires à l’écran ont été aussi illustres que Romy Schneider, Gerard Depardieu, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Ugo Tognazzi, Michel Serrault, Isabelle Adjani, etc…. J’arrête là…ils sont trop nombreux.



GC : Savez-vous quels souvenirs il conservait de son passage au Conservatoire et de ses quelques années à la Comédie française ?


JG :
C’était le temps béni de la jeunesse et des copains mais de la grande misère aussi. Durant ses années d’études, il a fait de tout pour survivre dans le Paris de l’immédiat après-guerre ; du placement d’assurances à domicile à postier dans les théâtres…Mais c’est aussi celui des rencontres fabuleuses… Celle, par exemple, de Jean Paul Belmondo et ce sera le début d’une longue amitié… Mais aussi de Jeanne Moreau ou de jean Paul Roussillon… Puis il est engagé d’office à la Comédie Française ou il restera pendant sept ans et où il ne fut pas très heureux. Il faut savoir que c’était (et c’est peut-être encore) une maison « politique » ou des clans rivaux s’affrontaient pour le pouvoir, les rôles, les mises en scènes…Ce n’était pas sa vision du théâtre ! En compensation il y jouera les plus grands textes. Il y fera des débuts officiels éblouissant dans Georges Dandin de Molière et il créera une pièce de Jules Romain sous sa direction ainsi qu’une œuvre de Montherlant mise en scène par l’auteur lui-même. Il y connait la grande époque d’une troupe prestigieuse, ses camarades de troupe se nomment Jacques Charon, Robert Hirsh, Louis Seigner, etc. Il interprète Marivaux, Courteline, Feydeau, Shakespeare, Beaumarchais, etc.



GC : On a souvent déploré que sa carrière n’ait pas été à la hauteur de ce que ses débuts auraient pu laisser augurer. Partageait-il cet avis ?


JG :
Pour ce qui est du cinéma certainement. Au théâtre n’oublions pas qu’il a créé de très grands rôles comme La Femme du boulanger de Pagnol (car Raimu ne l’a joué qu’au cinéma). C’est Pagnol lui-même qui voulait qu’il joue le rôle ! Il a créé Les Poissons rouges sous la direction de Jean Anouilh lui-même avec comme partenaire Jean-Pierre Marielle. Il est le recréateur des Rustres de Goldoni qu’il a interprété des centaines, voire des milliers de fois… Il a joué un inoubliable bourgeois gentilhomme sous la direction de Jérôme Savary, Les Marchands de gloire de Pagnol, il a été un fabuleux Isidore Lechat dans Les Affaires sont les affaires de Mirbeau… Pour le reste, voyez…Wikipédia !



GC : Le « César » reçu pour Le Juge et l’assassin a-t-il eu une influence sur le dernier tiers de sa carrière ? Si oui, en quel sens ?


JG :
Oui et non. Cela a confirmé aux yeux du grand public ce que toute la profession savait depuis longtemps : qu’il était un des plus grands comédiens de sa génération. Il a d’ailleurs reçu deux autres nominations. Mais sa carrière a continué comme avant sans qu’on lui offre de nouveau un rôle totalement à sa démesure ! Sa plus grande fierté était que Marlon Brando ayant vu Le Juge et l’assassin et l’ayant trouvé magnifique ne l’appelait plus que « le gitan ».



GC : Pourquoi a-t-il souhaité enseigner l’art dramatique ? Quel a été son parcours dans ce domaine ?


JG :
Cela faisait partie intégrante de sa générosité profonde. Il fallait qu’il partage. Il adorait se retrouver avec des jeunes qui partageait sa passion pour le Théâtre. Il les aidait énormément, nous engagions les meilleurs pour les festivals ou des qu’une occasion se présentait.



GC : On rapporte qu’une partie des étudiants qui assistaient à ses cours ne payaient pas de frais de scolarité. Est-ce vrai ?


JG :
A une certaine époque oui…C’était très beau et très bête de sa part car si lui ne gagnait rien, il rétribuait généreusement ses professeurs assistants et le cours fit rapidement faillite (et oui au théâtre aussi il y a des charges sociales !) Depuis, nous lui avons appris que la TVA existait bel et bien ! Que l’URSAFF passait par là…et que sa sublime générosité était malheureusement inconnue des organismes sociaux. Il a fini par l’admettre et depuis le cours fonctionne très bien….et les élèves n’ont pas l’air malheureux !



GC : Que va devenir le Cours Galabru ?


JG :
Mais que voulez-vous qu’il devienne ! Il va continuer bien sûr ! En sa mémoire naturellement et pour perpétuer une certaine tradition qui ne se démodera jamais. Celle de l’apprentissage de la vérité dans le respect du texte. Du reste, vous savez depuis déjà quelques années l’âge et la maladie l’en avait déjà petit à petit éloigné. Il en souffrait beaucoup mais nous avait repassé le flambeau à Nadine Capri et à moi-même avec l’assurance que toute l’équipe qu’il avait formée et choisie ferait du bon travail pour les élèves. Il était très fier que des comédiens comme Michel Fau ou Philippe Uchan viennent donner des master class car ils étaient à ses yeux les dignes représentants d’une grande tradition du théâtre à la française qui, de Molière jusqu’à nous, se transmet oralement de comédiens à comédiens dans des cours comme le nôtre depuis des générations.